Claude-Henri Watelet, Forme, in Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, 7, 1751-1772

Forme, dans l’art de Peinture, est un terme dont le sens ne paroît être autre chose que l’apparence des objets: en conséquence prescrire aux artistes de regarder comme l’objet principal de leur étude de bien imiter les formes, ne seroit que leur recommander de dessiner exactement la nature; cependant comme dans l’explication que je cherche à donner des termes qu’on employe dans l’art dont il s’agit, j’embrasse ordinairement & les significations simples & celles qui sont plus recherchées, je crois devoir joindre ici à l’occasion de ce mot, quelques idées intéressantes.

Suvée, L'invention du dessin, 1791

Suvée, L’invention du dessin, 1791

Je suppose à plusieurs artistes le projet de représenter un objet qui s’offriroit à leur vûe; il arriveroit qu’ils pourroient le représenter d’une façon différente les uns des autres, & que cependant tout le monde reconnoîtroit dans chacune des copies l’objet qu’ils auroient imité: ainsi s’ils avoient eu le but, par exemple, de dessiner un homme qu’ils auroient tous regardé du même point de vûe, le dessein de chacun de ces artistes donneroit à ceux qui le verroient l’idée générale d’un homme, quoique les formes des parties qui composent cet homme pussent étre différentes, à plusieurs égards, dans chaque dessein. Mais si l’on donnoit à ces mêmes artistes deux hommes à-peu-près semblables à représenter, chacun d’eux seroit excité à les comparer & à démêler dans des parties, qui à la premiere vûe leur auroient paru semblables, les différences de formes qui pourroient les distinguer; la représentation de plusieurs hommes de même âge & de même taille, les conduiroit enfin à un examen plus détaillé, plus réfléchi; & pour lors ceux qui auroient un discernement plus délicat & un sentiment plus fin, parviendroient plus aisément à discerner & à saisir ce qui fait le caractere distinctif des formes.

Il résulte de ce développement; que les objets ont des formes générales & des formes caractéristiques; & que la finesse & la sensibilité avec lesquelles l’artiste découvre & exprime ces différences particulieres & caractéristiques, sont une source de supériorité dans son talent: peut-être ce talent est-il un don de la nature; mais il a besoin d’être développé & cultivé; les connoissances de toute espece l’augmentent. Je vais faire encore une supposition pour le prouver. Un artiste à qui l’on donneroit à imiter un objet qui lui seroit totalement inconnu, & dont il n’auroit jamais approché qu’à la distance nécessaire pour le voir distinctement, l’imiteroit sans doute avec une exactitude apparente, qui paroîtroit devoir suffire à la représentation: cependant il est certain que cette représentation ne rendra l’objet parfaitement, que pour ceux qui n’en auront pas approché de plus près que l’artiste dont il s’agit. Ceux qui l’auront touché exigeront davantage dans l’imitation; & l’artiste, après avoir connu en partie sa nature, par exemple sa dureté ou sa mollesse, sa legereté même ou sa pesanteur, rendra le portrait de cet objet plus relatif aux desirs de ces spectateurs plus instruits; il opérera encore différemment, s’il a plus de connoissance de la contexture & de l’usage de l’objet supposé, & satisfera alors pleinement ceux à qui il est intimement connu.

Un peintre qui voudra représenter des arbres ou des plantes, ne laissera donc pas échapper, s’il est instruit, certaines formes caractéristiques, qui indiqueront aux Botanistes mêmes les différences apparentes qui leur sont connues. Qu’on s’éleve de cette imitation de plantes à celle des hommes, & qu’on ait pour objet de les représenter aux yeux d’un peuple instruit, agités des mouvemens que les passions occasionnent, avec les nuances d’expressions que répandent sur eux les âges, les états, les tempéramens; quel discernement naturel ne faudroit-il pas? par combien de connoissances ne sera-t-il pas nécessaire d’éclairer le talent, & que des réflexions profondes & justes devront être employées à le guider?